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Accueil > Brocéliande

Barenton. Fontaine bouillonnante

  [ Photos | Barenton | Ponthus | Tréhorenteuc | Eon ]

BarentonUn simple trou cerné de rudes et gros cailloux: voilà Barenton ! Surpris, pas vrai ? L'arrivée à la fontaine est déconcertante, d'autant que le monument planté dans une minuscule clairière reste souvent but de promenade domicale et digestive pour touristes frais tombés du car. Barenton s'apprécie donc un jour de semaine. Tiens, un mardi par exemple. A l'intersection du grand chemin d'exploitation, à la sortie du sentier balisé de Folles Pensées, allons tout droit. C'est interdit. C'est encore mieux. Attention : les propriétaires forestiers n'apprécient pas les déambulations sauvages, inspections involontaires d'une forêt en exploitation hâtive. Marche et marche, puis à gauche. Avec du flair, l'explorateur en alerte tombera pile sur la fontaine, sinon... chemins trompeurs, forêt obscure... de profondis.

La voilà, fontaine païenne, trou d'eau limpide, onde bouillonnante. Souvenez-vous : le chevalier noir, Yvain et son lion débonnaire mais chatouilleux, Laudine, c'est ici. Pas moins. Ouvre-là, cette Bible cachée au fond du sac, cet "Yvain ou le Chevalier au lion" du dénommé Chrétien, à tout jamais natif de Troyes. "Tu verras cette fontaine qui bouillonne et qui est plus froide que marbre" écrivait Chrétien, vers 1172. Vrai: l'eau explose en myriades de bulles, gaz éphémère et léger.

L'onde est magique. A croire Chrétien de Troyes, déversée sur le perron (un gros bloc de grès couché près de la fontaine), elle déclenche un terrible orage, proche du cataclysme. Mais l'accalmie qui suit vaut tous les paradis lorsque la voix secrète et douce de l'Autre Monde retentit aux quatre coins de la clairière. Pour déclencher tels prodiges, mieux vaut siéger à la cour du roi Arthur, sinon le malheur frappe les imprudents qui souillent l'épaisse dalle de pierre. Jetée sans grâce, l'eau s'élève alors en un épais nuage déchaînant la malédiction céleste.

Prudence donc: à l'instar du preux Yvain, utilisez un bassin d'or pour puiser l'onde sacrée. Et si l'or vous répugne, un bassin d'argent fera l'affaire, comme il plut au guerrier Owein, l'alter ego gallois du chevalier Yvain. Où, si vraiment vous êtes sans le sous suivez l'exemple du poète Robert Wace qui, au XIIe siècle et à main nue, tentait l'expérience dans son Roman de Rou. "Merveilles quis, maiz nes trovai; Fol y allait, fol en revins" écrivait-il déçu de n'avoir déclenché un tonnerre à faire trembler ciel et terre (il regretta également de n'avoir rencontré les fées, but de son expédition en Brocéliande). Châteaubriand eut plus d'à propos littéraire: "J'ai puisé de l'eau avec ma main dans la fontaine(...) et, en jetant cette eau en l'air, j'ai rassemblé les orages" (in Essai sur la littérature anglaise).

Les exploits météo-magiques de Barenton ont traversé les siècles. La ferveur populaire amènera des générations de fidèles à se rendre en chapelet jusqu'à la fontaine les années de sécheresse. Tous derrière le recteur de Concoret, ils défileront avec croix et bannières pour solliciter la pluie. Un syncrétisme fréquent en Bretagne où l'on voit les chrétiens honorer un temple païen, probablement dédié au lumineux Belenos. Sans le savoir, les paroissiens, fidèles à leur religion, ont perpétré un rituel magique venu du fond des âges. Versant l'eau sur la dalle de pierre, ils ont projeté l'image d'un coït qui redonne à la terre toute sa fécondité.

Yves Thétiot

@ Déclaration à la CNIL n°798306